7ème Congrès International Francophone en Entrepreneuriat et PME
organisé à Montpellier les 27, 28 et 29 Octobre 2004
Réalités de la TPE au XXIème siècle

Entretien avec
Camille Carrier

Présidente de l'AIREPME


Propos recueillis par Gaël Gueguen

Camille Carrier est présidente de l'AIREPME depuis octobre 2000.
Professeure titulaire au Département des sciences de la gestion de l'Université du Québec à Trois-Rivières, elle est également membre de l'Institut de recherche sur les PME et directrice du programme de doctorat en administration (DBA).
camille_carrier@uqtr.ca - www.uqtr.ca/~carrier

“(...) le CIFEPME est le lieu où nous développons
nos complicités et collaborations”

Le CIFEPME de Montpellier est le 7ème congrès de l'association dont vous êtes l'actuelle Présidente. Pouvez-vous nous livrer un rapide historique des précédents congrès ?

Notre tout premier congrès a eu lieu à Carthage en Tunisie en 1993. En fait, ici à l’UQTR, nous sommes toute une équipe à se passionner pour la PME et depuis un bon moment nous nous proposions d’organiser un congrès francophone réunissant des chercheurs de notre domaine. Un membre de notre groupe, qui était originaire de la Tunisie et avait des contacts avec des professeurs de l’Université de Tunis, a proposé l’idée que nous organisions ce congrès à Carthage. Le deuxième congrès s’est tenu à Paris deux ans plus tard, soit en 1995. Normalement les congrès ont lieux à tous les deux ans, mais nous avons décidé d’organiser le troisième congrès dès 1996 à Trois-Rivières pour célébrer le 20ième anniversaire du Groupe de recherche en PME (GREPME) de notre université. Il a été remplacé par l’Institut de recherche sur les PME (INRPME) par la suite. C’est à Metz, en France, en 1998, que nous avons vécu notre quatrième rassemblement, suivi du cinquième qui a eu lieu à Lille en 2000. Le dernier, et non le moindre, a eu lieu à Montréal en 2002 et on s’en souviendra longtemps car ce fut un succès sans précédent avec une assistance de presque 200 personnes venant d’une vingtaine de pays différents.

Justement, repartons aux origines et parlez-nous du premier CIFEPME qui s'est déroulé en 1992 à Carthage. En gardez-vous un souvenir précis ?

Comment l’oublier ? En 1993, il y avait seulement un an que j’avais intégré le corps professoral de l’Université du Québec à Trois-Rivières et le congrès de Carthage aura été pour moi la toute première occasion de me rendre présenter une communication dans un congrès scientifique se déroulant à l’étranger. Est-il besoin de vous dire que j’étais excitée à l’idée de cette première expérience mais aussi un peu fébrile ? L’idée de devoir livrer des résultats de recherche devant un public averti, des collègues francophones venant de différents pays, me rendait je l’avoue un peu nerveuse. Je n’ai sans doute plus jamais été aussi bien préparée que pour ce congrès.

Nous avons eu beaucoup de plaisir à ce premier congrès et presque tout de suite, des complicités ont commencé à naître entre québécois et européens, dont plusieurs ont survécu au temps avec bonheur. Je pense aussi que le climat de convivialité et d’échange qui s’est instinctivement installé dans notre groupe aura plu à nombre d’entre nous et on a senti, au cours des années, que les collègues de notre domaine avaient le goût qu’il en reste ainsi.

Complicité, convivialité, échange : dites-nous en plus. Quel jugement pouvez-vous porter sur l'évolution de ce congrès au fil du temps? Est-ce que, par exemple, certaines thématiques de recherche ont connu un essor particulier en regard des six précédents congrès ?

Petit à petit, ce qui était d’abord un rassemblement de gens essentiellement concernés par la gestion et le développement des petites et moyennes entreprise s’est transformé en un groupe plus large intégrant aussi des chercheurs plus spécifiquement intéressés par la problématique de l’entrepreneuriat. Ce qui est heureux. Les thèmes de recherche ont toujours été très variés mais certains d’entre eux semblent avoir polarisé un assez grand nombre de chercheurs. Je pense par exemple aux réseaux, aux pratiques des PME exportatrices, à diverses questions entourant la performance des PME et les stratégies fonctionnelles spécifiques aux PME. Plus récemment, émergent de nouveaux intérêts : l’entreprise familiale incluant la succession, l’essaimage, la reprise d’entreprise, l’intrapreneuriat, l’apprentissage organisationnel, le cyberentrepreneuriat, la création d’entreprises et la recherche d’opportunités et même l’éthique. Je pense que les années qui viennent ressortiront encore davantage des thèmes associés à la formation ainsi que la notion d’équipe entrepreneuriale, d’entrepreneuriat collectif.
“Nous avons aussi
beaucoup à apprendre les uns des autres”

Nous pouvons nous demander si l'émergence de ces nouveaux thèmes et leurs traitements relèvent d'une spécificité. En effet, le CIFEPME est un congrès francophone. Peut-on préjuger d'une spécificité de la recherche en entrepreneuriat et en PME dans la communauté francophone en regard des pratiques anglo-saxonnes ou est-ce simplement une différence de langue d'expression ?

Je n’irais pas jusqu’à dire que l’on peut parler d’une véritable spécificité de la recherche francophone en entrepreneuriat et en PME mais je pense cependant, qu’en tant que francophones, nous pensons et réfléchissons d’une façon différente. Qu’on le veuille ou non, le langage que nous utilisons conditionne forcément notre vision du monde et nous influence dans la sélection des phénomènes sur lesquels se focalisera notre intérêt. Par exemple, un chercheur anglo-saxon qui étudie le climat organisationnel dans une entreprise, ne pensera jamais à considérer le fait que les employés et les cadres se tutoient ou non. En anglais, il n’y a que le «you», ce qui vient d’éliminer une préoccupation qui pourrait être celle d’un francophone s’intéressant à la même question.

Il y a certains avantages à se retrouver entre francophones puisqu’ensemble, nous pouvons également nous entraider pour mieux nous intégrer dans des réseaux de publication plus internationaux. À titre d’exemple, certains ateliers thématique se sont intéressés aux règles et aux façons de faire pour que plus de nos articles puissent être acceptés dans des revues anglophones, cela nous permettant d’avoir une audience beaucoup plus large pour la diffusion de nos travaux de recherche. Nous avons aussi beaucoup à apprendre les uns des autres. Les Français, par exemple, ont généralement une grande culture, le verbe facile et ils se plaisent généralement à aborder différentes questions avec de très larges perspectives. Les Québécois, de leur côté, utilisent souvent moins de mots et moins de détours pour dire les choses. Ils sont plutôt pragmatiques, parfois même trop, si je me fie à certains commentaires entendus ici et là. Je pense que nous avons beaucoup à gagner, respectivement, à profiter des forces des uns et des autres.

Justement, quels sont les équivalents du CIFEPME dans le monde anglo-saxon ?

Je dirais tout de suite International Council for Small business (ICSB), une association internationale rassemblant elle aussi des chercheurs et praticiens intéressés tant par la PME que par l’entrepreneuriat. Cette association compte plusieurs chapitres nationaux, dont USABE pour les Etats-Unis et le CCPME pour le Canada. Je ne pense pas à l’Académie de l’Entrepreneuriat parce qu’elle rassemble en majorité des français et, surtout, parce qu’une des ses missions fondamentales est le développement de la formation en entrepreneuriat.

Parlons un peu de l'entrepreneuriat. Pour le congrès de 2004, le CIFPME devient le CIFEPME. Que signifie pour vous cet ajout du "E" de Entrepreneuriat ?

Il y a déjà un moment que nous aurions dû intégrer ce E pour bien montrer que nous sommes conscients que c’est justement à travers et par l’entrepreneuriat que nos PME naissent et se développent. D’autant plus que celles qui connaissent le plus de succès ou réussissent les croissances les plus marquées n’arrêtent jamais d’agir de façon entrepreneuriale.

La communauté en entrepreneuriat et en PME est par définition vaste. Quelle place accordez-vous aux professionnels (chefs d'entreprises, créateurs, cadres, praticiens,…) dans une rencontre telle que le CIFEPME?

Je pense que nous ne leur avons pas fait suffisamment de place dans nos premiers congrès : Réflexe et biais des chercheurs que nous sommes sans doute ! Mais nous avons commencé à le faire et cette tendance devrait s’accentuer au cours de nos prochains congrès. On peut le faire de plusieurs façons. Ainsi, par exemple, certains d’entre nous pourraient profiter du congrès pour présenter des outils et des approches plus concrètes plutôt que toujours des papiers de recherche, ce qui serait susceptible d’être plus attrayant pour les gens du milieu des affaires et les intervenants du monde socio-économique gravitant autour d’eux. Nous devrions également faire un effort pour être mieux compris, même lorsque nous présentons des résultats de recherche. N’est-ce pas d’ailleurs d’abord et avant pour l’amélioration de la performance de ces individus et entités que nous travaillons à chercher de nouvelles et meilleures façons d’entreprendre et de croître ? Une autre alternative serait aussi de leur donner un forum et une place pour qu’eux aussi soient actifs, soit en apportant des témoignages en support à nos recherches, ou en illustrant l’utilisation de nouveaux modèles d’affaires ou d’approches managériales innovatrices.

Parlons maintenant un peu de l'organisation de la recherche. Quelles articulations existent entre l'AIREPME (l'association), la RIPME (la revue) et le CIFEPME (le congrès) ?

La Revue internationale PME (RIPME) est la revue officielle de l’association. Ce lien étroit entre l’association et la revue a d’ailleurs été rappelé et entériné plus officiellement lors de l’assemblée générale de notre dernier congrès. Nous suivons en cela les pratiques de plusieurs associations qui ont leur propre revue. C’est le cas, par exemple, d’Academy of Management (à laquelle sont associées les revues Academy of Management Review, Academy of Management Journal et Academy of Management Executive) et également de l’International Council for Small Business (ICSB) que j’évoquais précédemment et qui est associé à Journal of Small Business Management. Un certain nombre de numéros thématiques ont d’ailleurs été alimentés par bon nombre de meilleurs papiers présentés dans nos congrès, qu’il s’agisse du CIFEPME, ou de rencontres à saveur plus nationale organisées par certains de nos membres en étroite collaboration avec l’AIREPME. Quant au CIFEPME, c’est notre lieu de ralliement et d’échange bi-annuel et nous en profitons toujours pour y tenir nos assemblées générales. Donc, on pourrait dire que Revue Internationale PME est la voix de notre association alors que le CIFEPME est le lieu où nous développons nos complicités et collaborations.

“Il nous faut entraîner avec nous les plus jeunes,
qui sont de plus en plus nombreux à s’intéresser
aux plus petites entreprises et à l’entrepreneuriat”

En regard de ces complémentarités entre structures, que faudrait-il faire pour continuer à promouvoir la dynamique qui existe dans le champ de recherche de l'entrepreneuriat et des PME dans l'espace francophone?

Il nous faut œuvrer activement à susciter de l’enthousiasme pour notre domaine de recherche, continuer à travailler à lui donner la crédibilité dont il a encore grandement besoin dans notre univers académique, augmenter le nombre de ceux et celles qui s’ajoutent chaque année à notre groupe et multiplier les collaborations fructueuses entre les deux rives du grand Atlantique. Surtout, il nous faut entraîner avec nous les plus jeunes, qui sont de plus en plus nombreux à s’intéresser aux plus petites entreprises et à l’entrepreneuriat. Pour ce faire, il faut travailler fort pour conserver le caractère convivial de partage et d’apprentissage qui est la marque de commerce de nos rencontres. Le mot d’ordre : supporter, épauler, dialoguer, motiver, encourager et oublier les critiques vides par lesquelles celui qui les professe ne vise qu’à se mettre lui-même en valeur, avec souvent pourtant l’effet contraire.

Avez-vous des attentes particulières en ce qui concerne le congrès de Montpellier ?

Je suis loin d’être neutre quand je pense à Montpellier !. C’est là que j’ai obtenu mon doctorat et j’ai donc eu l’occasion d’y vivre et de me frotter de près à ces méditerranéens pleins de verve et de vigueur. Au risque de me faire des ennemis, je dirai que c’est par surcroît la plus belle ville de France à mon avis. Il ne faut pas oublier non plus que Montpellier est une ville pionnière en ce qui regarde l’intérêt pour la PME et l’entrepreneuriat en France. Michel Marchesnay et Colette Fourcade auront été, et sont encore , les artisans (et même les artistes) qui ont su donner le goût et la passion de la PME à de nombreux jeunes qui suivent aujourd’hui leurs traces, souvent avec beaucoup de succès d’ailleurs.

C’est donc dire que OUI ! j’ai des attentes. Connaissant le professionnalisme des personnes en place, je m’attend bien sûr à une programmation de qualité et à multiples saveurs. Je compte aussi sur le dynamisme des erfistes pour nous accueillir avec chaleur et pour nous concocter quelques petites surprises de même que je suis confiante qu’ils sauront nous proposer un cadre des plus chaleureux et des activités sociales qui susciteront l’enthousiasme et…. pourquoi pas, la participation. Je ne ferai pas ici de suggestions, mais j’ai été témoin des talents de Michel Marchesnay pour animer une chorale (en autant toutefois qu’il sache choisir ses airs… je n’irai pas plus loin ici… ceux qui ont participé au Congrès de l’AIMS qui s’est tenu à Montpellier sourient probablement comme moi en lisant ces lignes).

Lors de notre dernier congrès, Olivier Torrès nous a lancé l’invitation au prochain rassemblement à Montpellier en nous récitant un poème qu’il avait composé et qui commençait par «Mon pays ce n’est pas un pays, c’est l’été…. mon jardin ce n’est pas un jardin c’est la mer….». Peut-être pourra-t-il amorcer le prochain congrès non pas en le récitant mais plutôt en le chantant ? Plus j’y pense, plus ça commence à entrer dans mes attentes…

Pouvez-vous nous dire si des villes sont déjà pressenties pour l'organisation du CIFEPME 2006 ?

Lors du congrès tenu à Montréal en 2002, les gens de Fribourg en Suisse se sont dits intéressés à organiser le congrès 2006. Nous avons même des intérêts manifestés pour celui de 2008, en l’occurrence par Louvain-la-Neuve en Belgique.

Tout comme pour les Jeux Olympiques avec une torche, la ville qui organise le CIFEPME se voit remettre un "canard en bois" symbolisant la transmission du flambeau. Pouvez-vous nous raconter l'origine de cette pratique ?

C’est une très brillante idée qu’a eue Pierre-André Julien lors du CIFPME qui célébrait le vingtième anniversaire du GREPME à Trois-Rivières. Il a lui-même acheté l’oiseau et nous a proposé, en l’offrant à ceux qui organisaient le congrès suivant, que l’on en fasse une tradition et que le canard devienne au fil des années une sorte de mascotte de l’organisateur en chef du congrès. Depuis ce temps, ce cher canard se promène un peu partout à travers le monde et nul doute que du pays, il n’a pas fini d’en voir…. Mais j’ai un peu peur qu’il se rebiffe et ne veuille plus quitter Montpellier : on y est si bien !!!!!!!!!!

Un dernier mot pour conclure ?

Comme notre association semble avoir le vent dans les voiles, nul doute qu’avec un congrès au pays de l’été et de la mer, nous serons en eau propice pour attiser et faire grandir encore les passions qui nous habitent pour l’émergence et le développement des entrepreneurs et de leurs entreprises. J’ai déjà hâte d’y être ! Et, en terminant, je souhaite bon travail à toute l’équipe erfiste qui va se démener très fort, j’en suis sûre, pour nous concocter un événement que j’espère mémorable.